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[Fic] Dans le miroir

Samedi 6 septembre 2008

Anouna n'était qu'une égyptienne pauvre. Une égyptienne parmi tant d'autre. Sa vie n'était ni originale, ni intéressante. En vérité, le seul événement intéressant qui lui soit arrivé est aussi celui devait causer sa perte.

La jeune femme travaillait au temple de Bastet. Elle savait à peu près lire, et apprenait la voyance avec l'aide d'une prêtresse un peu folle. Elle n'était pas sa seule élève. Elle n'avait pas été la première élève, elle ne serait ni le plus douée, ni la dernière.

Elle serait la seule à traverser le temps. Grâce à sa curiosité.

Anouna avait découvert dans la bibliothèque du temple les travaux d'un prêtre qui prétendait qu'un monde miroir existait. On pouvait le voir à la surface de l'eau, dans le reflet du cuivre poli.

Rien d'original. Anouna emporta les documents pour les lire à l'écart.

On la découvrit. On la lapida.


Chance ou malchance. Le destin arrêta brutalement l'existence de l'égyptienne ce jour-là. On la momifia grossièrement. On l'enterra dans le désert, avec les quelques parchemins qu'elle avait volés et salis.


Destin. Quand tu nous tiens.


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Dimanche 7 septembre 2008

Kenza était une adolescente parfaitement banale. Elle s'habillait pareil à toutes les filles de son âge. Jean slim, ballerine, top moulant violet. Elle aimait garder ses cheveux crêpus complètement hirsutes, et quelques mèches violettes lui donnaient un air de putain qu'elle affectionnait particulièrement. Quelque chose pourtant la distinguait de ses camarades : sa peau.

Elle était noire, d'un noir de nuit sans lune que ses yeux racés soulignait encore plus. Elle était une fille en noir et blanc, comme se plaisaient à répéter les filles de sa classe.

Cette teinte si particulière, et pourtant si commune, l'isolait un peu de ses congénères, et sa nature peu farouche ne lui était pas d'une grande aide.


Seule, solitaire, elle arpentait souvent les couloirs des bibliothèques, cherchant un roman à se mettre sous la dent. Elle dévorait roman sur roman, et sa curiosité la poussait à toujours analyser et comprendre dans les moindres détails ce qui se passait...


Et cette curiosité lui avait déjà causé bien des soucis. Mais bon, le soleil se levait, son réveil allait bientôt sonner, et Kenza devrait bientôt commencer une nouvelle journée de cours. Joie.

Elle se sortit rapidement de son lit, et empêcha son réveil de sonner.

Si il y a bien quelque chose qu'elle détestait, c'était la sonnerie du réveil. Quitte à se réveiller d'elle-même.

Elle enfila rapidement la tenue de l'étudiante standard et fila à la cuisine pour avaler son déjeûner. Une tartine, un verre de lait. Elle saisit son sac en bandoulière et sortit discrètement de l'appartement.

Elle n'aimait pas particulièrement croiser du monde au saut du lit. Elle préférait nettement rester dans sa bulle et prolonger ses rêves encore un peu. Rêves de gloire et de bonheur. Fantasmes simples et irréalisables.

Elle était comme ça, seul et solitaire. Mais pas triste. On n'a pas le temps d'être triste quand on n'a qu'une vie.


Le chemin de l'école était court. Quelques rues à traverser, quelques immeubles à longer, et cette cour déserte qui menait au lycée. Kenza laissa ses pieds la guider jusqu'à l'entrée du bâtiment. La grille était fermée.

Quelle idée de partir aussi tôt !

Elle jeta un coup d'oeil à gauche, un autre à droite. Personne.

Rapidement, elle se hissa à la force des bras jusqu'en haut du portail, et se laissa retomber de l'autre côté. Ses ballerines violettes s'échappèrent et allèrent s'échouer sur le pavage du sol.

Les étudiantes banales n'escaladent pas de barrière, il faut croire.


La jeune noire soupira, ramassa ses chaussures et continua pieds nus. Le gravier n'était pas très agréable, mais elle aurait presque eu la sensation d'être libre...

Dans ces instants-là, les murs gris devenaient des nuages menaçants, les lampadaires les éclats des sorts de lointains mages et le sol se peuplait de mille créatures terrifiantes.

Dans ces instants-là, le silence devenait un prince réel et charmant, un prince unique et drôle qui saurait la protéger.

Elle ferma les yeux, attendant qu'il la rattrape et la rassure...

 

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Mardi 9 septembre 2008

Rien. Rien que le vent qui balayait la cours déserte et les rêveries de la jeune fille. Ce prince était un goujat.

Elle rouvrit les yeux, chassa ses rêves et reprit sa traversée, sa longue traversée de la cours, sous le soleil brûlant de cette fin d'été.

Ses amies se moquaient de cette manie qu'avait Kenza de toujours rêver. Elle voyait des fées et des lutins un peu partout. N'importe quel passant devenait à ses yeux un espion russe, un mafioso, un artiste maudit.

- Redescend sur terre, ma vieille !

- Oublie ce mec, on s'en fout ! Allez, viens !

Les figures pâles et maquillées de sa bande défilaient sous ses yeux, leurs voix répétaient inlassablement le même refrain.

- Redescend sur terre.

- Ça n'existe pas, les fées.

Kenza devait bien avouer qu'elle n'en savait rien, mais l'univers lui semblait trop grand pour ne pas abriter ce genre de mystère. Elle l'imagination humaine n'aurait pu envisager tant de créatures... imaginaires.


Elle arriva en bas du mur de l'école, un grand mur gris, tâchés de rectangle sombres supposés illuminer l'intérieur du bâtiment.

« Ce château n'a aucune défense... Il est beaucoup trop facile à envahir. »

L'adolescente frappa le mur de son poing fermé, ce qui lui arracha un cri. Merde ! Pourquoi devait-elle toujours rêvasser ?


Elle s'assit par-terre, attendant que quelqu'un arrive.


L'air était doux, les rayons du soleil baignaient la cours vide d'un nuage brillant. A cet instant du jour, l'homme semblait avoir perdu sa maîtrise des événements, et toute la douceur du monde se déversait un peu partout, chassant la nuit et la peur. La grisaille prenait une teinte cotonneuse, le gravier disparaissait sous l'éclat de la rosée. Personne.

Ou plutôt si. Il y avait Kenza.


Et un garçon.

La jeune femme leva les yeux vers l'inconnu qui arrivait. Blond, à peu près son âge, très mince, épaules larges. Il s'interposait entre elle et le soleil, si bien qu'elle ne pouvait que deviner son apparence.

Et il s'approchait.

Kenza eut le temps de noter qu'il portait des converses noires, un jeans délavé, une chemise bleu clair et les cheveux en bataille. Le médaillon qu'il portait autour du cou tinta une fois, brisant le charme du moment.

L'inconnu lui sourit. Kenza n'osa pas réagir.

Comment osait-il arriver en retard ? Tout les monstres étaient partis depuis longtemps.

Elle eût envie de le frapper.

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Jeudi 11 septembre 2008

- Salut.

- Salut.

- Qu'est-ce que tu fais là ?

« J'attends que le monde réel se réveille » aurait-elle voulu dire. Mais elle ne pouvait pas.

- J'attends mes copines.

- Je m'appelle Harry. Et toi ?

- Kenza.

- Tu viens souvent si tôt ?

- Oui.

- Pourquoi ?

La jeune femme n'avait pas le courage de lui dire vraiment pourquoi elle se levait si tôt. Mais elle n'avait pas d'excuse toute faite, comme pour la plupart des situations. Elle tenta donc une esquive.

- J'aime bien voir le lever du soleil.

... Sur les immeubles. Charmant.

- Cool ! T'es vraiment pas comme les autres... Enfin, je veux dire, pas comme toutes ses filles qui font toujours la même ch...

- Ce sont mes amies, le coupa-t-elle.

Un drageur. Un faux prince goujat, retardataire et dragueur. Pitié !

- J'avais crû... A ton look... Que...

- Tu t'enfonces.

Pourquoi ne l'avait-elle pas proprement humilié, elle aurait eu la paix, aux moins. Kenza leva les yeux vers lui, intriguée. Qu'est-ce qu'il fichait là, au fait. Elle lui posa la question.

- Mon petit frère m'a réveillé. Et comme j'arrivais pas me rendormir, je suis sorti.

- Courageux.

- Ouaip, c'est bizarre comme il y a personne dans la cours. C'est vide !

Mais toi, tu as eu le courage de franchir le mur de l'interdiction pour entrer dans une cour déserte et désertée. Bravo. La jeune noire soupira, elle aurait voulu avoir la paix, un peu...

- Dis, je t'ai croisé une ou deux fois à la bibliothèque... Tu aimes lire ?

Il vint s'appuyer contre le mur. Tenace, l'autre.

- J'aime bien lire.

- Tu me prends pour un arriviste stupide, non ?

Kenza le dévisagea avec stupeur.

- Je suis plus doué que toi, pour passer inaperçu !

Il éclata de rire. Un rire clair et frais, un rire de gamin ravi de revoir quelqu'un. Si la jeune femme avait pu rougir, elle aurait été rouge vif. Ledit Harry se redressa vivement et lui fit signe de le suivre. Elle obéit.


Harry marchait rapidement. Il connaissait visiblement les lieux, et savait se repérer dans cet univers déserté... Kenza, elle, commençait à paniquer légèrement.

Il ne lui était jamais venu à l'idée d'entrer dans le bâtiment... D'ailleurs, elle ne s'était jamais aventurée plus loin que le mur du collège et le parc à vélos. Son guide, en revanche, semblait avoir exploré le lycée de fond en comble.

Ils contournèrent le bâtiment, longeant le mur gris. Ce côté du bâtiment était encore plongé dans la pénombre de la nuit, et les formes que Kenza distinguait ne la rassuraient pas du tout. Les arbres s'agitaient pesamment du haut de leurs troncs, le goudron se fondait en un sol noir et peu accueillant.

- Harry... murmura la jeune femme.

Elle n'avait plus envie de continuer. Elle sentait qu'elle allait au devant de gros ennuis. Un pressentiment.

Mais pourquoi ? Parce qu'elle suivait un inconnu vers un lieu désert ? Parce qu'elle n'avait pas le droit d'être là ?

Elle n'en savait rien, et, malgré tout... La curiosité était la plus forte...

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Samedi 27 septembre 2008

Harry s'arrêta finalement près d'un énorme buisson, il se retourna vers Kenza et lui sourit.

- Là-derrière, il y a une fenêtre cassée qui donne accès aux caves de l'école. Une petite visite, ça te tente ?

Il se mit à quatre pattes et disparut derrière l'arbuste. La jeune femme hésita, elle n'avait plus aucun repère, rien.

D'un autre côté, les risques étaient minces, et le garçon ne semblait pas méchant...

Elle se baissa à son tour et le suivit.

Le passage était étroit, et avait été dégagé surtout par les va-et-vient de visiteurs... Kenza parvint à ne pas trop se griffer en rampant. Elle déboucha presque immédiatement sur une fosse assez large pour laisser passer quelqu'un... Et dont le fond était sombre.

- Laisse-toi glisser. Ce n'est pas profond, lui cria le blond des entrailles du bâtiment.

Elle respira un grand coup, puis fit demi-tour afin de laisser ses jambes passer en premier dans le trou.

Ses orteils heurtèrent rapidement du dur. Des cailloux, songea Kenza. Elle eut une dernière pensée pour ses ballerines qui l'attendaient sous le buisson... Et s'accroupit dans le trou.

La fenêtre était large et elle s'y glissa sans problème... En revanche, l'éclairage crû du sous-sol l'aveugla immédiatement.

- Bienvenue dans mon antre !

La voix d'Harry avait pris plus d'assurance, elle se tourna vers lui, ne distinguant toujours rien. Il ne bougea pas, ne dit plus rien : il semblait attendre qu'elle découvre le lieu par elle-même.

 

Elle découvrit Harry avant de découvrir sa cachette. Son visage était illuminé, cette fois. Des yeux gris clair, fins et racés, un nez droit et sévère, des lèvres très minces et une mâchoire enfantine. Il émanait de lui une aura apaisante, et troublante. Comment pouvait-il être si calme ? Si à l'aise ?

Gêné par son regard, le garçon détourna les yeux, et se mit à parler doucement.

- On est dans la réserve du dessin. On peut trouver les vieux travaux des profs et des élèves. Regarde, si ça te tente.

Kenza hocha la tête, soudain intimidée. Il lui sembla que la cave était le mausolée de quelque antique roi. Les murs couverts de peintures, les étagères envahies d'objets divers et inconnus, l'éclairage faible et vacillant, tout donnait le sentiment d'avoir quitté ce monde.

Elle s'avança sans bruit, frôlant le sol de ses pieds nus. A gauche, une pile d'esquisses. Des hommes, des femmes, nus, tous immortalisés dans des poses peu naturelles.

A droite, des sculptures incongrues, des formes violentes et illogiques, l'abstrait d'un mone trop compliqué.

 

La voix d'Harry perça le brouillard d'information qui submergeait l'exploratrice.

- Kenza ? Je veux te montrer le plus beau.

Elle se retourna.

Il tenait dans ses mains un cadres, masquant le tableau qui s'y trouvait.

Elle l'interrogea du regard.

Il sourit, un peu penaud.

- C'est un miroir.

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Dimanche 28 septembre 2008

Il retourna l'objet d'un geste calme, théâtral.

Kenza s'approcha, curieuse.

L'objet était simple, fabriqué dans le commerce probablement. Un cadre en bois grossier, rectangle, fin. Et une vitre polie comme on en trouve partout.

Pourtant....

Pourtant Kenza n'y vit pas son reflet. Elle ne se vit tout simplement pas.

 

La stupéfaction la fit reculer.

- Qu'est-ce que...

- Tu ne t'y es pas vue non plus ?

- Je... Non.

Harry secoua la tête, et alla raccrocher le miroir à sa place.

Le miroir ne reflétait pas Kenza, ni Harry. Il ne reflétait pas plus la cave ou il se trouvait. Non. Il reflétait l'angle d'un plafond quelconque. Avec un bout de lampe ronde dans le coin inférieur gauche, et un morceau d'ombre de la lampe.

 

Les deux aventuriers contemplaient maintenant ce miroir étranges. On aurait pu le prendre pour un tableau. En fait, Kenza doutait même de l'existence de ce « miroir ».

- C'est un tableau, Harry. Rien qu'un tableau.

- Non.

Ils se dévisagèrent. Qui avait raison ?

- Je l'ai regardé très souvent. Et il change. Des fois, la lumière est allumée, des fois pas. Des fois, il fait plus sombre, des fois pas.

Kenza éclata de rire.

- C'est ridicule.

Soudain. Le garçon lui semblait irréel. Elle contempla les lieux sans plus y voir rien de magique.

Ce n'étaient que des peintures, des croûtes d'étudiants. Et ce tableau n'était qu'une photographie de mur.

C'était peut-être l'oeuvre la plus achevée de la pièce. La jeune noire tourna les talons, et se glissa par la fenêtre vers l'extérieur.

 

Si elle avait pris le temps, ne serait-ce qu'une seule seconde, de regarder Harry. Elle aurait vu son regard triste, le doute inscrit sur son visage, et l'abattement qui lui tombait sur les épaules.

 

Mais elle ne se retourna pas. Elle était en colère. En colère contre ses rêves, contre ses absurdités.

Elle se rua dans le buisson, sans prendre garde aux branches basses et récupéra ses ballerines échouées.

La cours n'était plus déserte. Le concierge avait ouvert la grille et quelques adolescents flânaient dans l'air matinal.

Kenza s'approcha de deux de ses amies, le regard sauvage et furieux. Ses cheveux noirs flottaient derrière elle, semant de petites feuilles vertes.

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