L'entretien

Publié le par Löwely

A ce moment-là, il ne m'avait jamais parlé que de ses petits tracas quotidiens. On se retrouvait de temps à autres, dans une chambre d'hôtel, quelque part dans le désert. Il m'appelait et me disait simplement :
 - Un taxi arrivera dans une demi-heure ! J'ai hâte de te revoir !
Je n'ai jamais su résister. Et ce type était assez extra-ordinaire, dans son genre. Très grand, très mince, très doux. Une espèce de prince de conte de fée, tout vêtu de noir. Il se déplaçait sans bruit, comme plongé dans ses pensées. Il n'aimait pas répondre aux questions. Il en posait, beaucoup. Et je me devais d'y répondre, toujours.
J'appris néanmoins à le connaître gentiment.

Je suis de nature plutôt timide, je n'ai que quelques amis, une bande de potes calmes, et du temps... Un jour, justement, je reçus son coup de fil à quatorze heure, alors que je ne faisais rien, comme à mon habitude.

Il avait une drôle de voix, un peu cassée.
 - Le taxi arrive ! Je ne suis pas très loin !
Il y a des moments où son attitude m'énervait, mais là, j'étais plus inquiet qu'énervé. Que se passait-il donc ?
Je me décidai à me changer. Il ne m'avait jamais vu haDavisé comme je l'étais au moment de son coup de fil; large t-shirt et pantalon tombant, casquette vissée sur le crâne et baskets trop grande. Non. A ses yeux, j'étais un type timide et mal dans sa peau, coincé dans des fringues sérieuses et étroites. Je ne parlais que peu, n'osait pas prendre de risque, ni désobéir. Sur ce dernier point, et sur le dernier seulement, il avait raison.
J'enfilai en hâte un vieux t-shirt, un jeans banal et plaquai mes boucles châtain contre mon crâne.
 - A nous deux, mon vieux !

■■■

Le taxi me déposa devant un motel minable, tout délabré. Je jetai un coup d'oeil circonspect aux alentours puis à l'enseigne pourrie qui indiquait « au Paradis terrestre ». Il n'y avait rien que la route et du sable à perte de vue. Il m'avait habitué à plus de luxe. Enfin bon. Je me rendis rapidement à la réception.
 - La Chambre de Mr Kaulitz, s'il vous plaît.
 - Chambre 118.
 - Merci.
Je longeai le couloir, grimpai rapidement les escaliers et m'avançai le long du balcon couvert. A force, je savais me situer rapidement dans tous les hôtels possibles. Mais celui-ci était vraiment pourri. Je frappai deux coups brefs et poussai le lourd portail boisé.
 - Davis ?
Il était là, dans un coin. Je vis d'abord sa silhouette dans l'ombre. Il ne voudrait pas se montrer. J'en avais l'intime conviction.
 - Bonjour.
Il ne répondit pas. Je m'avançai un peu plus et allai me chercher une bière dans le bar. Il remua, mal à l'aise.
 - Tu sais que je rentrerai bientôt en Europe. Eh bien, j'ai fait des choses affreuses, ici, tu sais.
Il disait souvent "Tu sais". Mais il n'attendait jamais de réponse. Je m'installai dans un fauteuil.
 - Il s'appelle Mike. Mike tout-court. Le reste ne te regarde pas. Il faisait partie du staff. Enfin, il s'occupait du maquillage et il devait me maquiller puisque je me suis foulé le poignet.

L'épisode l'avait, à l'époque, beaucoup stressé. Il ne pouvait plus écrire, ni se maquiller, et il dut accepter l'aide de plusieurs personnes, à son grand désarroi...

 - Bref, il passait tout son temps dans ma loge, et devait assumer toutes mes sautes d'humeur. Je le regrette assez, maintenant, tu sais. Il passait pour un gay un peu idiot, et je me moquais souvent de lui.
Il se laissa tomber au sol dans un fracas de bracelets.
 - Bref, il s'est mis à me draguer... Subtilement...
Il se tut un long moment.
 - Je n'ai rien vu venir. Et... Bref... Nous n'étions toujours que deux dans la loge... Donc, voilà...
Je ne pus retenir un sourire, il était vraiment, vraiment gêné. Mais pourquoi avais-je droit à ces confidences ?
 - Tu sais... C'était ma première foi... Avec un homme, je veux dire.
Là, j'étais franchement mal à l'aise. Il n'avait jamais abordé de sujets de cette importance avant.
 - Il m'a proposé de nous trouver un coin plus tranquille. Les autre faisaient un boucan d'enfer à côté, tu sais. Nous avons quitté le complexe en douce et nous sommes rendus dans un petit motel miteux...
 - Celui-ci ? lâchai-je malgré moi.
Il me lança un regard de surprise, comme s'il venait de remarquer ma présence, puis il reprit.
 - Oui, celui-ci.
Tiens, il m'avait répondu. Chose rare.
 - Bref. Nous sommes arrivés ici, dans cette chambre... Mais nous n'étions pas seuls... Il y avait un autre type avec nous. Une grosse brute. Il m'a...
Il sortit de l'ombre et je pus enfin le détailler. Ses vêtements étaient tâchés de sang, déchirés. Sa coiffure ne ressemblait plus à rien, à cause des cheveux arrachés. Mais le plus frappant, c'était son visage. Il était tuméfié et son fard avait coulé, se mêlant au sang séché pour former deux longues traînées noires sur sa peau pâle.

De surprise, je me redressai.
 - Il t'a frappé !?
Davis sembla hésiter, puis il fondit en larme, terrassé.
 - J'ai eu tellement peur ! Il n'arrêtait pas. Il hurlait "Sale catin ! Prends-ça !" Et il continuait toujours...
 - Et... "
Mike" ?
Le blessé redoubla de larme. Je m'approchai et le pris dans mes bras. Surpris, il eut un mouvement de recul.
 - Chut ! ordonnai-je.
Il s'abandonna. Un vrai enfant. Je me demandai s'il avait eu son lot d'enfance et s'il avait pu explorer ses limites un jour. J'en doutais.

Bref, il pleura un moment et sembla soudain se rendre compte de la situation. Il me repoussa, presque brusquement.
- Il... Il a emmené Mike. Il hurlait : « Connard ! Tu as trahi ta famille ! Tu dois payer ! »... Il a dit d'autres choses, mais je n'ai pas compris. Il parlait espagnol. Oui, Mike a dit qu'il avait de la famille en Espagne. Il voulait me suivre là-bas. « Je veux faire partie de la tournée, avec toi. » il a dit... Je

Les mots moururent sur ses lèvres. Je m'adossai au mur à côté de lui. Ce type était vraiment, vraiment incroyable. Mais pourquoi me parlait-il de tout ça ?

- S'il te plaît. Je dois rentrer et en me voyant, les autres ne me laisseront pas repartir.

- Normal, lâchai-je.

- Va aider Mike, je t'en prie.

Je fis un bond et me redressai brutalement.

- Retrouver ce type ? Tu rigoles ! Il doit faire partie d'un gang ! Oublie-le, ça vaut mieux pour toi !

Il me regarda, terrassé.

- Non. Si tu n'y vas pas, j'irai.

Et il se leva rapidement et se dirigea vers la porte en clopinant. Je lui barrai le passage.

- Tu es blessé et complètement fou. Il faut que tu rentres ! Appelle ton frère !

- Non !

Comme pour répondre à ma demande, un téléphone portable se mit à sonner dans un coin de la pièce. Je me retournai un instant pour identifier le bruit et il en profita pour s'enfuir.

- Davis !

Il était déjà loin. Sa fine silhouette disparut à l'angle de la porte...

Je me savais incapable de l'arrêter, et totalement inutile. D'un geste, je décrochai le téléphone.

- Vous êtes son frère ? Davis est blessé ! Non, taisez-vous ! Il vient de quitter le « Paradis Terrestre » !

Je raccrochai brusquement, lâchai l'appareil et m'enfuis en courant. Le taxi était encore là.

- Adieu, vieux. Bonne chance.

Et le véhicule m'emmena loin du vieux motel, loin de Davis Kaulitz.

Retour chez moi. Tranquillement.



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Publié dans Nouvelles

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